viernes, 28 de agosto de 2026

JOUER AVEC L'ENEIDE

LE DESTIN D'ÉNÉE




Personnages :

Le directeur de la troupe.

L'acteur incarnant Énée : prince troyen, héros marqué par le devoir et le chagrin.

L'actrice incarnant Didon : reine de Carthage, fondatrice de la cité, passionnée et fière.

Une autre actrice incarnant Bélinde : sœur de Didon, conseillère et bras droit.

Un acteur incarnant Achates : ami le plus fidèle d'Énée, soldat troyen réaliste et inébranlable.

Un autre acteur incarnant Iarbas : roi de Numidie, prétendant éconduit par Didon, jaloux et furieux.

Un acteur incarnant Mercure : messager divin.

Les acteurs incarnant les gardes d'Iarbas et les Troyens.

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Acte I : (Décor : la grande salle du trône de Carthage. À l'arrière-plan, des fenêtres laissent entrevoir une ville en construction. Didon est assise sur le trône. Bélinde est à ses côtés.)

Bélinde : (Montrant du doigt les fenêtres) Regarde, ma sœur. Les remparts s'élèvent, le port prospère. Carthage n'est plus un rêve d'exilés, c'est une réalité. Pourtant, ton regard se pose sur la mer avec tristesse.

Didon : (Soupire, elle se lève de son trône) Ce n'est pas de la tristesse, Belinda. C'est de l'émerveillement. Depuis que les flots ont amené le Troyen Énée sur nos rivages, mon cœur abrite une flamme que je croyais éteinte avec mon défunt époux Sychée.

Belinde : (Souriante) Pourquoi résister ? L'amour d'Énée n'est pas une faiblesse, c'est une alliance. Ses navires et ses guerriers protégeront nos frontières. L'Olympe te l'envoie !

(Yarbas entre brusquement par la droite, escorté de gardes. Son indignation est manifeste. Il trébuche, hésite, manque de tomber, et saisit Belinda.)

Belinda : Que fais-tu, Yarbas le féroce ?

Yarbas : (D'un ton arrogant et d'une voix forte) Je suis simplement tombé sur ce manteau, ma chère. Que voulez-vous que je fasse ?

(Le metteur en scène fait irruption sur scène par la gauche, vêtu de vêtements modernes.)

Metteur en scène : Ne sortez pas de votre personnage ! Ne sortez pas de votre personnage ! Comment voulez-vous que je vous le dise ?

Yarbas : Ces vêtements sont ridicules. Tout comme votre idée de jouer l'Énéide de Virgile pour commencer la nouvelle saison. Qui a bien pu inventer ça ? Qui ?

Metteur en scène : Vous avez vous-même dit que c'était une bonne idée, qu'Énée était un émigrant comme vous et que chacun pouvait apporter une touche personnelle à l'histoire.

(Énée entre par la gauche.)

Énée : J'ai passé plus de temps à traverser le désert qu'à traverser la Méditerranée en Zodiac. Je pense qu'il faudrait changer les origines d'Énée. Au lieu de partir de Turquie, on devrait dire que lui et ses compagnons ont quitté la Guinée, à bord d'un vieux camion, et adapter tout le texte pour raconter notre voyage jusqu'ici. 
Un garde de Yarbas : Je pense que l'idée du metteur en scène est meilleure, et c'est celle sur laquelle nous sommes tous d'accord. Respectons le texte, même s'il est brouillon. Nous avons tous traversé des épreuves. Le théâtre est un mensonge, mais un mensonge nécessaire. Le public sait bien que nous ne sommes pas des Troyens…

Le metteur en scène : Reprenons le travail. Je vous en prie, vous connaissez déjà le texte, et la pièce doit continuer comme si nous la jouions aujourd'hui. Je n'interviendrai que si des ajustements sont nécessaires. Tout le monde dehors, sauf les deux filles.

(Tout le monde sort, sauf Didon et Belinda, qui reprennent leurs places, et le metteur en scène)

Le metteur en scène : Belinde : « Pourquoi résister ? » (Il sort par la gauche)

Belinde : (Souriante) Pourquoi résister ? L'amour d'Énée n'est pas une faiblesse, c'est une alliance. Ses navires et ses guerriers protégeront nos frontières. L'Olympe vous l'envoie !

(Yarbas entre par la droite)

Yarbas : Reine Didon ! J'ai traversé le désert non pour voir votre cité prospérer, mais pour exiger des réponses. Vous avez refusé ma demande en mariage, prétextant un deuil éternel. Et maintenant, vous vous donnez à un vagabond sans abri ?

Didon : (D'un ton ferme et fier) ​​Pesez vos mots, roi Yarbas ! Je suis la reine de Carthage et je ne dois d'explications à aucun monarque étranger. Énée est un héros, pas un vagabond.

Yarbas : (Serrant les poings) C'est un exilé de Troie incendiée ! Profitez de votre idylle, Reine. Mais souvenez-vous que les royaumes voisins ne verront pas d'un bon œil cet affront. L'orage approche ! (Yarbas sort en trombe par où il est entré, suivi des gardes. Énée et Achate entrent par l'autre côté.)

Énée : (S'inclinant devant Didon) Belle Didon, je suis désolé si notre présence vous cause des ennuis avec vos voisins. J'ai vu la colère sur le visage de ce roi.

Didon : (D'une voix plus douce) Ne t'inquiète pas, Énée. Carthage est forte. Avec toi à mes côtés, je ne crains aucun ennemi.

Énée : (Prenant sa main) J'ai erré sur des mers hostiles en quête d'un foyer. Dans tes yeux, Didon, j'ai retrouvé la paix que les dieux m'ont volée à Troie.

(Achatès observe la scène en retrait, le visage grave et soucieux.)

(Un long silence s'installe ; ils se regardent tous. Le metteur en scène entre par la gauche.)

Metteur en scène : Achatès, que dis-tu ? 
Achatès : Je ne fais rien. Je regarde simplement Énée d'un air grave et soucieux jusqu'à ce que le rideau tombe, fin de l'acte I.

Metteur en scène : Mais lors de la répétition précédente, vous avez dit que Carthage se trouvait à Tunis et que vous y aviez passé deux ans, incapable de partir. Vous n'allez pas dire : « Nous, les Troyens, sommes dans cette ville depuis longtemps, Énée, deux ans de captivité. Nous devons poursuivre notre route. »

Énée : Nous lui avions dit de ne pas dire ça, sinon Didon se met à pleurer. Elle a été retenue captive à Tunis encore plus longtemps, et là…

Didon : Merde !

(Didon, cachant ses larmes, sort par la gauche)

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Acte II : (Décor : Le camp troyen près du port de Carthage. On aperçoit des cordages et des pièces de bois. Plusieurs Troyens vaquent à leurs occupations. Achatès nettoie une épée. Énée entre, l'air pensif.)

Achatès : (Sans lever les yeux) Les hommes oublient la sensation du fer, Énée. Ils ne pensent qu'aux banquets de la reine et au vin de Carthage.

Énée : (Se défendant) Ils ont trop souffert, Achates. Ils méritent le repos. Carthage nous offre une nouvelle patrie.

Achates : (Se levant, résolu) Ce n'est pas notre patrie ! Les dieux ne nous ont pas sauvés des flammes de Troie pour devenir courtisans d'une reine phénicienne. Notre devoir est en Italie. Ton fils Ascagne devrait hériter d'un empire, et non des miettes de Carthage.

Énée : (Criant, frustré) J'en ai assez de fuir, Achates ! J'aime cette femme !

(Soudain, le ciel s'assombrit. Un vent violent se lève. Mercure surgit des ténèbres. Les Troyens se cachent, Achates tombe à genoux, se couvrant les yeux. Énée recule, effrayé.)

Mercure : (D'une voix divine et tonitruante) Énée ! Fils de Vénus, que fais-tu ici à perdre ton temps ? Bâtis-tu des palais pour les autres tandis que ton propre destin se perd dans l'oubli ? Le grand Jupiter m'envoie te rappeler ton sort !

Énée : (Tremblant) Messager des cieux ! L'amour m'a retenu…

Mercure : L'amour n'excuse pas la trahison de son propre sang. Si ta gloire t'est indifférente, pense à ton fils. L'Italie t'attend. Levez vos navires. Levez l'ancre dès cette nuit. La volonté de l'Olympe est incontestable ! (Mercure disparaît. La lumière revient. Énée se couvre le visage de ses mains, anéanti.)

Achatès : (Se levant, touchant l'épaule d'Énée) Les dieux ont parlé, capitaine. Je dois donner l'ordre aux hommes. Nous devons hisser les voiles en secret.

Énée : (D'une voix brisée) Fais-le, Achatès… Mais mon âme restera enfouie sur ces rivages.

Les Troyens (criant) : En Italie ! Et d'Italie à France !

Énée : La vérité, c'est que Carthage est devenue un piège à touristes européens, et aucun de nous ne voulait y rester. On nous traitait comme des lépreux… Nous voulions tous rejoindre l'Italie. Nous préférions mourir en mer que de mourir en Tunisie.

Mercure : Je ne crois pas que le Maroc ait été mieux. Combien de mes compagnons sont morts aux portes de Ceuta ? Combien sont morts, abandonnés dans le désert ? Nous voulions tous atteindre la côte espagnole. Mieux vaut mourir dans l'espoir que vivre dans le désespoir.

Metteur en scène : L'acte se termine sur le cri de l'équipage : « En Italie ! », s'il vous plaît. Nous n'ajoutons rien.

-------------------------------------------------Sombre---------------------------------------------------------
Acte III : (Décor : La terrasse d'un palais surplombant la mer. Il fait nuit. Didon entre, agitée, suivie de Belinde, qui tente de la calmer.)

Didon : (Désespérée) Je l'ai vu, Belinda ! Il y a du mouvement dans le port. Des torches éclairent les navires troyens. Il m'abandonne !

Bélinde : (Tentant de l'enlacer) Peut-être ne font-ils que sécuriser les navires contre la tempête, ma sœur. Énée t'aime ; il ne ferait pas une chose pareille.

(Énée entre lentement par la gauche. Son visage est empreint d'une profonde tristesse.)

Didon : (Se tournant vers lui, les yeux remplis de larmes et de rage) Regarde-moi dans les yeux et mens-moi, Énée ! Avais-tu prévu de fuir comme un voleur dans la nuit ? De bafouer mon honneur et de me laisser à la merci d'ennemis comme Iarbas ?

Énée : (La voix tremblante) Didon, je te jure sur ma vie que je préférerais rester ! Mais Mercure lui-même est descendu du ciel. Jupiter m'ordonne de partir. L'Italie est mon destin, non par ma propre volonté, mais par ordre divin.

Didon : (Avec mépris et chagrin) N'utilise pas les dieux pour justifier ta volonté ! Aucun dieu n'ordonne de briser un cœur qui t'a tout donné. Va. Traverse les eaux que j'ai ouvertes pour toi. Cherche ta terre promise. Mais sache que la fumée de mon chagrin te suivra par-delà l'océan.

Énée : (Fait un pas vers elle, tendant la main) Didon !

Achatès : (Apparaît à l'entrée gauche) Énée… le vent est favorable. Nous devons lever l'ancre maintenant.

(Énée regarde Didon une dernière fois. Elle lui tourne le dos. Énée se retourne et part rapidement avec Achatès sur sa gauche.)

(Le Directeur entre par la droite)

Directeur : Énée, reviens !

(Énée entre par la gauche)

Directeur : Encore un peu de temps pour douter. Tu dois choisir entre ton amour pour Didon et ton devoir envers ton équipage troyen.

Didon (l'interrompant) : Ça ne fait qu'empirer les choses pour cette pauvre femme abandonnée qui ne se remettra jamais de son amour pour un homme aussi magnifique… Franchement, à chaque fois qu'on arrive à ce passage, j'aime de moins en moins l'histoire. Pourquoi n'irais-je pas en Italie ? Qu'est-ce qu'il me reste en Tunisie ? Un royaume minable.

Metteur en scène : Du texte, du texte, du texte ! On ne va pas gâcher l'Énéide juste parce que c'est une histoire sexiste. Tu dois rester reine, amoureuse et abandonnée… Reprenons depuis l'entrée d'Énée.

(Énée et le Metteur en scène sortent)

Didon (prenant sa place) : Et l'histoire des dieux et de leur mandat divin ? Qu'est-ce qu'il a bien pu boire, celui-là, pour croire que Neptune est apparu ?

Bélinde : Mercure, c'est Mercure.

Didon : Tous les dieux sont les mêmes.

(Bélinde prend également sa place)

Didon : (D'un ton exagérément désespéré) Je l'ai vu, Bélinde ! Il y a du mouvement dans le port. Des torches brillent sur les navires troyens. Il m'abandonne !

Bélinde : (Tentant de l'enlacer avec de grands gestes) Peut-être qu'ils mettent simplement les navires à l'abri pour la tempête, ma sœur. Énée t'aime ; il ne ferait pas ça.

(Énée entre par la gauche ; tout est plus lent que la première fois.) 
Didon : (Se tournant lentement vers lui) Regarde-moi dans les yeux et mens-moi, Énée ! Pensais-tu fuir comme un voleur dans la nuit ? Bafouer mon honneur et me laisser à la merci d'ennemis comme Iarbas ?

Énée : Didon, je te jure sur ma vie que je préférerais rester ! Mais Mercure lui-même est descendu du ciel. Jupiter m'ordonne de partir. L'Italie est mon destin, non par ma propre volonté, mais par ordre divin.

Didon : N'utilise pas les dieux pour justifier ta volonté ! Aucun dieu n'ordonne de briser le cœur d'une femme qui t'a tout donné. Pars. Traverse les eaux que j'ai ouvertes pour toi. Cherche ta terre promise. Mais sache que la fumée de mon chagrin te suivra par-delà l'océan.

Énée : (Fait un pas vers elle, tendant la main, le corps courbé comme s'il avait mal au ventre) Didon !

Achatès : (Apparaît à l'entrée de gauche) Énée… le vent est favorable. Nous devons lever l'ancre maintenant.

(Énée regarde Didon une dernière fois et fait un pas vers elle. Elle lui tourne le dos. Énée recule, se retourne et sort lentement derrière Achatès, sur sa gauche.)

Didon : (Tomber à genoux. Belinde s'agenouille à côté d'elle pour la soutenir) Il est parti… Le froid de la nuit m'a transpercée. Belinde, prépare un bûcher dans la cour. Je brûlerai chaque vêtement, chaque présent, chaque souvenir que ce traître a laissé derrière lui.

Belinde : (En pleurs) Ma sœur, ayez pitié de vous…

Didon : (Regardant le public avec une intensité tragique) Que ma mort soit le signal qui maudit leurs navires. Que jamais la paix ne règne entre nos peuples ! Qu'un vengeur éternel renaisse de mes cendres !

(Les lumières s'éteignent lentement tandis que les bruits du vent, des vagues et d'un tambour funèbre emplissent l'air.)

Metteur en scène (entrant) : Bien, bien ! Je pense que c'est bon maintenant. Il nous faut trouver d'autres répliques pour les gardes d'Iarbas et pour l'équipage troyen. Quelqu'un a-t-il une idée ?

(Tous les acteurs entrent des deux côtés, certains déjà en civil, d'autres à moitié habillés.)

Énée (en civil) : Je suis pressé ; je dois aller au bureau d’emploi  demain matin.

Didon : Je ne peux pas venir à la prochaine répétition ; j'ai trouvé un boulot ce jour-là. Je suis désolée. Je trouve la pièce bonne, mais je n'aime vraiment pas cette fin. Il faut le changer.

(Le rideau tombe.)

FIN

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